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Comment sortir des impasses humaine, sanitaire, économique et politique de l’errance chaotique imposée aux gens du voyage (3/3)

À l’issue de la date butoir fixée par le tribunal, à 6h du matin une trentaine de policiers sont venus bruyamment nous expulser sans gentillesse et sans politesse, comme si nous étions des bêtes sauvages. Un de mes cousins est épileptique, il est très sensible, trop d’émotions pourrait provoquer une crise cardiaque et il était déjà très éprouvé. L’une des policières l’a réveillé comme si elle était un bulldozer et l’a traité comme un tas de détritus à supprimer. A ces bruits, je suis sorti de ma caravane en hurlant après les policiers : « Ça suffit, nous sommes éreintés, nous n’allons pas bien. Nous prenons des somnifères pour dormir. Nous avons des malades, des personnes âgées et des enfants. Ça suffit. Je vais réveiller moi-même les membres de ma communauté ». La tension était à son comble, je ne le cache pas. Avoir vu des proches en feu devant nous, passer une semaine dans des conditions épouvantables, être en plus être réveillés en plein sommeil et considérés comme des moins que rien, cela m’a fait mal et m’a mis hors de moi. Heureusement le commandant a fait sortir la policière du camp et la situation s’est apaisée.

Nous avons donc quitté les lieux et nous nous sommes dirigés vers un restaurant qui était fermé. Nous y avons été accueillis comme des terroristes, par une centaine de militaires cagoulés, de policiers municipaux, de policiers nationaux, de gendarmes. Toutes ces forces de l’ordre pour une vingtaine de caravanes hébergeant des personnes vulnérables et encore traumatisées.

Comme ils voulaient nous verbaliser alors que nous n’avons pas d’argent, nous avons décidé de quitter les lieux. Mais le commandant de la gendarmerie de Saint-Witz nous a ordonné de prendre la direction de Senlis qui comportait un péage. Les membres de ma communauté percevant une petite retraite ou le RSA j’ai refusé, mais le commandement persistait et décida de nous bloquer l’accès à la route sans péage.

Nous avons donc nous aussi bloqué la route jusqu’à ce qu’ils nous laissent prendre celle de notre choix. Ils nous ont alors escortés jusqu’à la zone Paris-Nord II.

Là, nous nous sommes installés sur un parking sans activité à côté de l’Usine Center, encombré de 200 blocs de béton d’environ une tonne, une tonne cinq chacun, probablement destinés à empêcher des GDV de s’installer.

Nous les avons déplacées à trois, les autres ne pouvant nous aider car étant malades, handicapés, trop jeunes ou trop âgés.

A chaque fois qu’on arrive quelque part, les propriétaires appellent la police qui saisit la justice qui mandate un huissier qui relève les plaques d’immatriculation. Après on attend le jugement d’expulsion immédiate ou de tolérance temporaire de notre présence.

N’ayant toujours pas reçu de réponse du tribunal, nous ne savions pas jusqu’à quand nous y resterions ! En attendant, sur le terrain tout se passe très bien. Nous pouvons regarder les infos, nous pouvons nous doucher, manger à la lumière, faire notre vaisselle. Une benne à ordures est à notre disposition.

Mais lorsque l’interdiction d’ouverture des commerces finira, nous souhaitons bien évidemment que les commerçants puissent travailler correctement. Ils sont si durement touchés également. Mais où irons-nous ?

Sylvie : Durant tous ces mois, nous nous sommes régulièrement parlé. Pourquoi ne m’as-tu rien dit de tous les drames que tu traversais ?

Antoine : Nous gérons régulièrement des incendies. Nous jetons de la farine pour les éteindre. Mais sur la friche PSA cela a vraiment été dramatique. Nous sommes régulièrement chassés de ville en ville. Nous sommes régulièrement désespérés. Le GDV prennent majoritairement des antis dépresseurs. Les gens comme toi sont choqués par ce genre d’histoires. Mais pour nous, c’est la norme. Parle-t-on de ce qui est normal ?

Sylvie : Que souhaites-tu dire pour conclure ?

Antoine : Un processus sérieux doit être mis en place pour mettre un terme à ces accidents, ces déscolarisations, ces discriminations. Les gens du voyage en ont assez de cette errance aussi chaotique que subie. Ce sont des voyageurs épris d’espace et de liberté. Ils sont français et ont apporté à la France de grands artistes comme Django Reinhardt ou Manitas de Plata. Ils participent à l’animation des villes et villages de France avec leurs cirques et leurs fêtes foraines. Mais ils ne peuvent plus se déplacer librement. Ils peuvent être chassés à n’importe quel moment. Ils n’ont plus de vie.

A l’époque de nos anciens, il y avait plus de tolérance. Maintenant, il y a de plus en plus de violence. Être « accueillis » par 100 policiers pour 20 caravanes, c’est violent. Subir les agressions verbales des forces de l’ordre durant les expulsions, c’est violent. Nous nous entendons régulièrement dire que nous sommes hors la loi, nous sommes des voleurs…

L’errance n’existe pas dans notre culture. Elle est subie et forcée. On s’y est habitué. Ce n’est pas dû à notre culture mais au manque de places dans les aires et au durcissement de la lutte contre le stationnement illicite. Avant nous étions expulsables au bout de 72h, maintenant au bout de 48 h. Mais pour aller où ? Il n’y a pas assez de places dans les aires d’accueil !

Nous sommes comme des animaux en cage, que l’on chasse de place en place et notre culture se meure faute de pouvoir apprendre comme avant de nos anciens et des autres ethnies : les roms, sintis, yéniches, manouches, gitans. Nous voulons préserver nos grands rassemblements pour garder notre culture. :

  • Celui du printemps d’une semaine en mai ou juin : ce pèlerinage des évangélistes accueillent des gens qui viennent de partout y compris des athées et des catholiques. Toutes les ethnies sont présentes. Ce pèlerinage est ponctué de prières, de débats et de moments de convivialité.
  • Ceux de l’été durant lesquelles les missions religieuses se déplacent dans toutes la France.
  • Celui de fin aout durant lequel toutes les missions se retrouvent et font le bilan de leurs tournées.

Les grands rassemblements sont officiels et s’effectuent avec l’accord des gouvernements et des villes concernées. C’est le gouvernement qui nous impose les terrains, souvent des aéroports, des aérodromes ou des terrains militaires.

En dehors des déplacements du printemps et de l’été, certaines familles se déplacent l’hiver dans le sud pour visiter leur familles. Voilà en quoi consiste notre nomadisme, qui ne doit surtout pas être confondu avec l’errance qu’on nous impose.

Les Lois -de plus en plus répressives- sont appliquées à la lettre. Mais les Lois en notre faveur ne sont pas respectées. Nous savons qu’entrer chez quelqu’un est un vol. Mais si nous sommes fatigués, si nos femmes sont enceintes ou viennent d’accoucher, si nous avons des nouveaux nés et des malades, nous devons bien aller quelque part pour nous reposer. Nous n’avons souvent pas le choix. Au lieu de nous attaquer, les propriétaires devraient attaquer les pouvoirs publics et non les GDV, mais c’est plus simple de s’attaquer aux plus faibles.

Au sein de l’ETP Paris Terre d’Envol, nous ne voulons pas engager de poursuite pour mise en danger d’autrui contre ceux qui nous ont accueillis sur la friche. Au contraire, nous les remercions de nous avoir tolérés. Mais nous voulons être reçus pour présenter nos propositions de résolution durable de ces problèmes, pour sortir ensemble par le haut de cette situation inhumaine qui ne peut perdurer.

« Il faut respecter la Loi pour que les GDV puissent la respecter ».

Nous sommes français et comme tout français nous voulons être LIBRES – ÉGAUX – FRÈRES.

Source :

Sylvie Billard, L’élue citoyenne de tou.te.s les aulnaysien.ne.s / votre.elue.citoyenne@gmail.com

Antoine Sauser, Représentant des gens du voyage

Comment sortir des impasses humaine, sanitaire, économique et politique de l’errance chaotique imposée aux gens du voyage (2/3)

Bonjour Antoine,

Précédemment, je suis intervenue en CM pour évoquer la gestion des aires des gens du voyage (GDV) et nous avons cosigné en janvier 2021 un article sur l’accident intervenu sur site PSA le 12 octobre 2020 qui a failli coûter la vie à trois hommes de ta communauté. Cf. vidéo sur https://youtu.be/AMf8a0aFkBs

Tout d’abord, comment vont-ils à présent ?

Antoine : Les deux brûlés à 70 % sont en cours de rééducation de longue durée et la personne brûlée à 20 % est rentrée chez elle et est maintenant entourée de sa famille. Elle garde de graves séquelles aux mains et a subi des greffes.  L’un des grands brulés est le cousin germain de ma grand-mère. L’autre, j’ai grandi avec lui. Le troisième est mon proche cousin. Je suis très proche des trois victimes.

Sylvie : Peux-tu te présenter ?

Antoine : J’ai 21 ans. Je suis né à l’hôpital Ballanger. Mes parents et grands-parents sont originaires d’Aulnay où ils étaient basés à Chanteloup. Ma famille a été l’une des premières à avoir été hébergée sur l’aire d’Aulnay à sa création au début des années 2000. Mais nous n’avons pas été reconnus comme aulnaysiens par la ville d’Aulnay à cause de notre errance forcée entre les villes de Seine Saint-Denis et de Seine et Marne.

Sylvie : Avant d’arriver sur la friche PSA, d’où veniez-vous ? Pourquoi êtes-vous partis de votre précédent emplacement ?

Antoine : Nous venions de Gonesse où nous n’avions ni eau, ni électricité. Nous sommes donc partis et nous sommes venus à la friche car nous n’avons trouvé que ça. A notre connaissance, il y a des aires à Aulnay, au Blanc-Mesnil, à Drancy, à Sevran et à Tremblay. Mais l’information sur la disponibilité des aires d’accueil est inexistante sur les sites du SEAPFA et de l’ETP Paris Terre d’Envol. Cf. captures ci-dessous.

Sylvie : Combien de temps êtes-vous restés sur la friche PSA ? Et pourquoi en êtes-vous partis?

Antoine : Après l’accident, nous ne voulions pas rester car c’était trop angoissant et nous n’avions plus d’électricité. Mais nous avons dû encore rester une dizaine de jours car nous pensions que nos deux grands brulés-dont le pronostic vital était engagé- allaient mourir. L’attente des réponses médicales était particulièrement angoissante.

Alors que deux des nôtres étaient à l’article de la mort, les personnes présentes lors de l’accident étaient en état de choc. Et plus particulièrement leur mère de 78 ans, leur femme de 34 ans, leurs filles de neuf et six ans, leur fils de 18 ans… Nous étions très perturbés. Nous sommes allés les visiter plusieurs fois à Lille où ils étaient hospitalisés. Dans l’attente, nous ne pouvions partir. Fort heureusement, leur état de santé s’est lentement stabilisé, mais leur vie ne tenait toujours qu’à un fil. Une dizaine de jours après l’accident, nous sommes finalement partis car nous n’en pouvions plus de ce lieu.

Sylvie : Où êtes-vous allés ?

Antoine : Nous nous sommes installés sur le bord d’une route en travaux (D212) au Mesnil-Amelot, où nous sommes restés sept jours sans eau, ni électricité. Nous étions désœuvrés et désespérés ne sachant si nos grands brulés allaient survivre. De plus, deux autres membres de nos familles étaient hospitalisés et nous ne pouvions même pas aller les voir. En tant qu’être humain, de telles périodes sont douloureuses et compliquées à vivre.

A l’occasion d’une promenade, nous avons repéré un terrain en cours de construction mais où les travaux étaient arrêtés. Nous approchions le second confinement. Nous y sommes entrés illicitement, mais nous n’avions pas le choix. Où aller ? Nous étions tellement épuisés, choqués, angoissés, désespérés. Suite à cette installation, nous avons lancé une procédure judiciaire pour y rester jusqu’à Noël, le temps de nous ressourcer. Comme nous ne pouvions plus travailler du fait de la crise économique et sanitaire, nous avons demandé l’aide juridictionnelle. Cette demande a été très compliquée à vivre pour nous. La greffière du tribunal de Meaux considérait que nous n’avions pas à la demander car selon elle nous étions des voleurs, nous travaillions sans rien déclarer, nous ne payions pas nos impôts, nous entrions illégalement sur les terrains des gens ! Mais où aller ? Pourquoi nous enfoncer ? Pourquoi tant de préjugés ?  J’ai finalement obtenu l’aide juridictionnelle. Le président du tribunal nous a permis de rester trois mois sur cet emplacement et a refusé la demande de 5000 € d’amende de la propriétaire…..

Source :

Sylvie Billard, L’élue citoyenne de tou.te.s les aulnaysien.ne.s / votre.elue.citoyenne@gmail.com

Antoine Sauser, Représentant des gens du voyage

Sylvie Billard : Comment sortir des impasses humaine, sanitaire et économique de l’errance chaotique imposée aux gens du voyage (1/3)

Cher.e.s aulnaysien.ne.s,

Lors du Conseil Municipal du 10 mars dernier, j’ai abordé la situation des gens du voyage (GDV) installés dans la zone commerciale du nord de la ville et des commerçants de cette zone. Le maire et la première adjointe ayant affirmé ne pas être informés de cette situation, je me suis engagée à leur fournir davantage de précisions ultérieurement. Je tiens mon engagement avec cette interview exceptionnelle que je partage avec vous, d’un membre des GDV, Antoine Sauser, qui va nous expliquer pourquoi sa communauté est installée sur le parking de l’Usine Center.

Je vous propose préalablement de décontextualiser son témoignage pour vous fournir des clés de compréhension.

Actuellement la situation est bloquée. Tout le monde est coincé : GDV, commerçant.e.s, entrepreneurs, propriétaires particuliers, habitant.e.s, élu.e.s, tant sur les plans humain, économique que sanitaire. Les conditions de ce blocage ont été posées depuis plusieurs décennies par les gouvernants et les élu.e.s territoriaux de droite comme de gauche. Deux grandes dates sont à retenir : 1988 et 2016.

En 1988 est définie la politique de construction des aires d’accueil définitives des GDV. Comme il y avait de nombreuses familles de GDV en Seine Saint-Denis, les pouvoirs publics leur ont demandé de se déplacer dans les départements limitrophes et notamment en Seine et Marne le temps de construire dans le 93 des aires définitives. Malgré les investissements publics pour la construction d’aires d’accueil dans le cadre du schéma départemental de 2016, les objectifs de construction d’aires d’accueil sont loin d’avoir été atteints quantitativement et qualitativement par les villes du département en général et de l’ETP Paris Terre d’Envol en particulier. Concernant les Gens du voyage, « Les premiers qui n’appliquent pas la loi, ce sont les maires ». N’oublions pas que l’aire de Tremblay est provisoire depuis 16 ans et que les conditions de vie y sont particulièrement indignes.

En 2016, les pouvoirs publics ont retiré aux GDV leur carte de circulation qui leur permettait de circuler dans tous les pays européens, tout en organisant par l’absurde leur circulation en France avec une capacité d’accueil des aires insuffisante et une durée de stationnement licite réduite.

La législation et les pratiques territoriales ont plongé les GDV dans une situation kafkaïenne. A coup d’expulsion, ils sont ballotés de ville en ville, de département en département. Alors qu’ils sont la plupart du temps français depuis plusieurs siècles, ils sont généralement moins bien traités que les sans papier qui viennent d’arriver. A ces derniers, on trouve souvent des solutions d’hébergement, tandis qu’on demande aux GDV souhaitant se sédentariser dans une commune de justifier un an de résidence dans cette commune alors que les aires d’accueil ne peuvent les accueillir plus de trois mois et que le stationnement licite a été réduit de 72 à 48h.

Cette situation aboutit à un important stationnement illicite de GDV dans des zones économiques privées et des terrains de particuliers ne permettant pas à l’Etat d’intervenir. Les conséquences sont catastrophiques :

  • pour les entreprises, commerçants dont l’activité peut être compromise : qu’adviendra-t-il de l’Usine Center et des commerces avoisinants lorsque l’activité reprendra si les GDV stationnent encore ?
  • pour les particuliers qui ne peuvent jouir de leurs terrains en cas de stationnement,
  • pour les populations avoisinantes, car la circulation erratique des GDV favorise la circulation de la COVID 19,
  • pour les GDV particulièrement discriminés qui vivent des situations inhumaines et dangereuses.

Vu l’importance de l’épidémie parmi les GDV, les enfants scolarisés n’ont plus accès aux établissements scolaires. Tandis que les enfants sur stationnement illicite sont largement déscolarisés. Dès lors comment s’étonner de l’importance du taux d’analphabétisme dans cette population.

Les aires d’accueil du territoire ne sont plus entretenues normalement car les entreprises en charge de l’entretien ne peuvent plus intervenir. Les fosses septiques et les poubelles ne sont plus vidées.

Cette situation est une bombe à retardement dont le coût économique de construction et d’entretien est aussi important qu’opaque. L’avenir semble plus sombre encore : combien d’aires d’accueil -financées sur fonds publics- survivront-elles à la pression immobilière du grand Paris ?

Puisque tout a été fait pour que les GDV ne puissent plus ni voyager ni s’installer, il n’y a pas d’autres choix que de trouver une solution pour :

  • sécuriser leur parcours,
  • lutter contre les discriminations qu’ils subissent notamment scolaires et sanitaires,
  • favoriser les régularisations de leur situation notamment fiscales,
  • tout en réduisant le coût exorbitant et l’opacité de la gestion des aires.

Je travaille actuellement avec des représentants de GDV dont Antoine Sauser, des professionnels associatifs et de services publics, des avocats à l’élaboration de solutions plus humaines, plus efficaces et beaucoup moins onéreuses. Nous vous les présenterons prochainement. Je vous propose de découvrir le témoignage d’Antoine Sauser dans l’article suivant.

Sylvie Billard

L’élue citoyenne de tou.te.s les aulnaysien.ne.s

votre.elue.citoyenne@gmail.com

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